Le Massacre d'Aigues-Mortes des 16 et 17août 1893

le plus sanglant massacre xénophobe de l’histoire de France contemporaine eût lieu ici

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En cette fin du 19ème siècle, dans le sud de la France, après que le phylloxéra eût réduit les vignobles de plus de leur moitié, c’est la crise dans le milieu ouvrier.

La récession industrielle accentue la pauvreté et les travaux précaires.

Les Salins eux recrutent 900 à 1200 ouvriers pour battre le sel à des conditions d’enfer digne du bagne.Cadences infernales, méthodes de paiement, chaleur accablante, proximité immédiate du sel, réverbération aveuglante, rationnement de l’eau, conditions d’hébergements insalubres, proximité des hommes et incompréhension mutuelles, éloignement du pays, rejet de la population.... autant de raison pour un climat plus que tendu aux sein des ouvriers.

La tâche est si rude que l’on doive aller chercher la main d’oeuvre de plus en plus loin. On fait appel à des cévenols et ardèchois, à des «trimards» et à des Piémontais, mais comme les ouvriers sont payés à la tâche et collectivement, quand la cadence n’est pas égale pour tous, c’est toute l’équipe qui en pâtit. 

Une situation qui crée des tensions d’autant plus que

personne, ni les Aigues-Mortais ni les autres ne pouvaient tenir face à la robustesse des Italiens... 

Agressivité, insultes, menaces, xénophobie et c’est là que tout commence...

Crise économique, misère sociale, exploitation ouvrière, politique du moins disant, La Compagnie des Salins du Midi crée les conditions d’une poudrière,

Qui ne manquera pas d’exploser.

La Compagnie des Salins du Midi qui détient le quasi monopole de l’exploitation du sel à Aigues -Mortes, recrute sans cesse une main d’oeuvre corvéable qu’elle va chercher de plus en plus loin. Nombre d’entre elle vient des Cévennes et d’Ardèche, on les appelle les «Montagnards».  Une autre partie est issue d’une population de vagabonds sans statut social, le plus souvent rejetée et très mal vue, «les Trimards».

Mais pour ce genre de travail pénible, aux conditions presque inhumaines, il faut des hommes robustes, durs à la tâche et rompus aux chaleurs infernales. Les italiens ou plutôt les Piémontais qui fuient une misère encore plus grande, sont une manne pour la Compagnie. En pleine dépression économique, il y a toujours plus pauvre ailleurs, cela arrange bien les grandes industries.

 

Ces italiens, Piémontais et Toscans plus facilement appelés «Ritals» ou «Maccaronis» ne sont pas payés à l’heure, mais à la tâche. 

C’est pourquoi, forts de leur rudesse au travail et au soleil, acceptant des conditions extrêmes, étant les seuls à pouvoir suivre le rythme, ils sont bien plus rentables que les Aigues-Mortais ou autres travailleurs français. 

Certains y voient même une provocation.

Alors il suffit que quelques «ritals» se moquent d’eux.... et les esprits s’échauffent!

 

Dans cet environnement hostile en bien des points, ce qui use les corps est bien le manque d’eau potable. Sous une chaleur accablante et sur des salines irritantes qui assèchent la peau, l’eau potable est un bien précieux.

 

Alors, quand un italien, excédé par les insultes et autres provocations va, comme par défis, tremper sa chemise pleine de sel dans la barrique d’eau des trimards...c’est la goutte d’eau!

La colère monte, la provocation ouverte tant attendue arrive et le drame commence.

Les italiens sont régulièrement poussés à la faute, insultés, méprisés et suite à un geste de trop un ouvrier italien réplique. Il blesse un trimard d'un coup de couteau dans la fesse pendant que le reste des piémontais font fuir les français qui courent en ville propager la rumeur que les «ritals» tuent des Aigues-Mortais.

 

 

 

C'est de cette rixe au marais de la «Fangousse» que débutera une persécution éclair dont le retentissement sera mondial.

Dès que l’on à vent de ces incidents en Italie la colère monte et l’on fustige la France

 

Venus se réfugier dans la ville et propager cette rumeur qui leur sert d’alibi, ce sont maintenant Aigues-Mortais, trimards et Montagnards qui se retrouvent avec un objectif commun:

tuer du «Rital».

Les italiens retournant au village ne se doutent pas du comité d’accueil qui leur est réservé. Une foule défigurée par la haine et en surnombre les chasse, les frappe avec toutes les armes réelles ou par destination, une chasse à l’homme mortelle s’improvise sur la place Saint Louis, aux abords et dans les marais.

 

Un groupe de quelques dizaines d’italiens arrivent à trouver refuge dans la boulangerie du centre, celle d’Adelaïde Fontaine Vidal qui par son courage sauva de nombreuses vies humaines.

L’émeute qui semblait se calmer reprend de plus belle vers minuit et jusqu’au petit matin. 

 

Le lendemain, le 17 août, vers 10h et au cris de «La Chasse à l’ours est ouvert»  lancé par un habitant de la ville, une journée entière d'exactions, de meurtres commence sous les yeux des Aigues-Mortais dont une poignée abritera en faisant preuve d’humanité, quelques Piémontais. Gestes isolés qui ne peuvent faire oublier la sauvagerie xénophobe du moment.

 

Les émeutiers courent aux salins de Peccais pour 

débusquer les italiens qui s’y trouvent en grand nombre. Les forces de l’ordre qui sont sensées les protéger ne peuvent contenir la foule aux intentions clairement radicales.

 

Rien n'arrête cette furie, ni les promesses d’emplois réservés aux français ni les renforts.

Difficile d'échapper à plusieurs centaines d’individus devenus hystériques, forts de leur surnombre.

 

Pelles, pioches, fusils, fourches et armes blanches, tout est bon pour assouvir une haine inconditionnelle et partagée par la population.

 

 

 

Seule une dizaine de morts furent déclarés du côté des autorités françaises. C’est sans compter sur les dizaines de blessés graves, dont nombre sont décédés par la suite et de tous ceux déclarés comme disparus ... dans les roubines et marais  peut-être....mais l’histoire ne retiendra que les chiffres officiels, ceux énoncés lors du procès....

 

Un procès qui devient une affaire judiciaire, voire diplomatique et surtout un enjeu de crédibilité pour cette jeune république.

 

Pour ne pas réveiller les vieux démons, le procès se tient à Angoulème, la presse française et italienne rapportent des faits tellement discordants qu’il faut trouver à cette affaire une autre vérité.

 

Il est primordiale de disculper la Compagnie, le maire Aigues-Mortais et ses forces de l’ordre mais surtout l’état et la république. 

En passant de massacre collectif à une simple affaire de droit commun et de haine chauvine quasi patriotique,  la face de l’état est sauve et l’histoire avec un grand «H» veillera à ne pas s'y attarder... et l'on comprend pourquoi.

 

Malgré des aveux, les charges, des preuves irréfutables et des témoignages accablants, l'issue du procès a de quoi rester sans voix!

Sur les 17 accusés (dont 1 italien), c’est contre toute attente,  l’acquittement général ! 

 

Côté français il est urgent d’oublier, côté transalpin c’est la stupéfaction et la colère.

La presse anglo-saxonne, jusqu’au «Times» en fait une affaire politique dans un contexte particulier ou l’Italie fait alliance avec l’Allemagne ... 

 

L’histoire attendra jusqu’à il y a peu, pour remettre à jour ce côté sombre du passé. 

Des faits encore largement méconnus par les Aigues-Mortais eux-même.

Le Maire de l’époque, Marius Terras, à bien du mal à juguler les troubles et malgré quelques renforts de Nîmes, les forces de l’ordre ne sont pas assez nombreuses pour s’interposer face à des centaines d’hommes hystériques dont le courage vient de leur surnombre.

L’édile devra démissionner à l’issu du procès

L’histoire à été longtemps amnésique à ce sujet. 

Une petite plaque à été posée qui vante avant tout 

les réactions humaines de quelques rares Aigues-Mortais.

 Il est à noté ici, qu’il n’est nullement fait mention de «massacre»

 mais d'"événements", ni des nombreux disparus et bléssés.

 

 

Je vous invite à lire l’ouvrage de Gérad Noiriel :

«Le Massacre des Italiens», Aigues-Mortes 17 août 1893aux éditions Fayard, Paris 2010